Les origines mystiques du féminisme (3)

Par Farida Belghoul

Ève Franck, la « messie » féminine.

Sabbataï Tsevi inventa un féminisme que l’on peut qualifier d’embryonnaire. Effectivement, « il n’ avait pas la capacité de donner à cet idéal d’ émancipation une forme et un contenu définis. » Son féminisme reposait sur des pétitions de principe, il ne proposait guère de mesures concrètes qui devaient accomplir l’ émancipation décrétée. Son innovation dans le rapport entre les sexes trouva un terrain fécond chez son digne successeur, Jacob Franck, que Scholem décrit comme un « individu forcené, esclave de sa passion et de sa cruauté, sans instruction ni conduite, un homme d’ un seul propos (1) ». Messie auto-proclamé, «Dieu-Homme», il est de plus selon Scholem, qui en dresse un portrait peu élogieux : « un homme du peuple ignorant, qui se vante de son ignorance et fonde son apostolat là-dessus. […] C’ est un imposteur, à n’ en pas douter : beaucoup de ses actes ne peuvent s’ expliquer que comme un illusionnisme et abus de bonne foi, mais en même temps, on trouve en lui la puissance d’ attraction d’ une personnalité satanique. […] Il possède une confiance en soi, une capacité à exercer sur autrui une domination irrésistible et à tirer tout le plaisir possible d’ un tel pouvoir, qui lui confèrent une emprise réelle sur ceux qui aspirent à suivre l’ autorité d’ un chef. Tout le côté satanique de l’ appétit de domination s’ exprime chez lui de façon éclatante. (2)»

Jacob Franck fut le nouveau chef charismatique des milieux sabbatéens, qui avaient perduré en dépit de l’apostasie. Il naquit vraisemblablement parmi des membres de la secte de Sabbataï Tsevi, en 1726, dans le village de Korolowka, en Pologne. En 1755 il entreprit une tournée des communautés sabbatéennes, notamment en Galicie. Suivi par les plus humbles des habitants des villages et des petits bourgs, qui l’ appelaient « Señor Santo », il ne se présenta pas éternellement comme Messie d’ Israël. Dans un second temps, puisant à la fois dans le proto-féminisme de son prédécesseur Sabbataï Tsevi, mais aussi dans les croyances gnostiques selon lesquelles Dieu a une fiancée nommé Sophia (la Shekhina des Cabalistes), il déclara que le véritable messie était une messie, une femme, en l’occurrence sa fille Ève.

Jacob Franck sut ainsi appliquer pratiquement les intuitions sabbatéennes. Dans un autre registre, il reprit l’ idée d’apostasie, en revanche, contexte géographique oblige, la religion choisie n’ était pas l’ islam mais le catholicisme. Un retour au marranisme strict, en somme. En conformité avec ce que prônait Jacob Franck dans sa monographie. Le fardeau de Douma, où le « silence hypocrite et trompeur» est érigé en vertu cardinale. Enjoignant ses fidèles à se convertir à la foi chrétienne, il parvint un millier d’ entre eux à le suivre sur cette « route vers Édom ». Ils furent baptisés collectivement en 1759. Mais il éveilla rapidement les soupçons de l’ Église, avertie du peu de sérieux de sa démarche. En 1760, accusé d’ hérésie, il est arrêté à Varsovie. Incarcéré durant de longues années à la forteresse de Czetochowa, il eut la chance d’ obtenir la grâce de l’ Impératrice Maria-Thérésa d’ Autriche, qui le fit libérer en 1773 lorsque ses armées annexèrent la région où se trouvait sa prison. Il s’ installa alors en Moravie, jusqu’ au moment où l’ Impératrice eut vent de sa réputation sulfureuse et que des proches le pressèrent de s’ enfuir. La ville d’ Offenbach-sur-le-Main, dans le landgrave de Hesse, fut son dernier refuge. Sous la protection de membres de sa secte, qui lui assuraient un train de vie luxueux.

Après sa mort, en 1791, son héritière désignée lui succéda à la tête de la secte dont beaucoup de membres, du fait de leur conversion factice à la religion catholique, connurent une ascension sociale remarquable au sein de la nation polonaise. Le nouvelle élite juive de Pologne, émancipée et favorable aux Lumières, – les Haskala –, était issue du messianisme hérétique sabbato-franckiste. Une bien étrange rumeur circule au sujet d’ Ève Franck, qui dirigea la secte jusqu’ à la fin de sa vie, en 1816. Elle serait la fille de Catherine II de Russie, ce que tendrait à prouver une visite du tsar Alexandre Ier chez elle à Offenbach en novembre 1813, dans le sillage de la bataille de Leipzig. Une autre femme, qui comme Ève Franck vécut en partie au XIXème siècle, peut en quelque sorte être considérée comme son épigone. Il s’agit de la britannique Alice Bailey (1880-1949). Elle fonda le mouvement New Age, empreint de théosophie et d’ occultisme. Avec des proches, dont son mari Forster Bailey, elle fut a l’ initiative de la création d’ une organisation ; son nom semble faire explicitement référence à Lucifer : la Lucis Trust a pour objet « de préparer l’ avènement d’ une religion mondiale de type syncrétique introduite par une personnalité privilégiée.(3)» Cette personnalité privilégiée évoque en nous le souvenir de cette stance lyrique prophétique à bien des égards, qui était fort à la mode au Moyen Âge : « L’ Antéchrist va venir. Il naîtra à Babylone. Il proviendra de la tribu de Dan. Par la permission divine. Conçu du diable… (4) » Cette personnalité, le Coran la mentionne au verset 82 de la sourate 27, appelée sourate « La Fourmi ». Elle y est désignée en tant que bête, « dâbba ». Les musulmans usent en outre du vocable «dajjâl» pour la nommer, qui signifie « imposteur ».

Le féminisme cynique des Rockfeller

Si le féminisme a des origines lointaines, qui remontent au XVIIème siècle, c’ est durant le XXème siècle qu’ il est devenu une idéologie de masse. Au fond, c’est durant ce siècle que l’on est passé du féminisme formel au féminisme réel.

D’autres adeptes du cosmopolitisme, les Rockefeller, ont été les diffuseurs efficaces de l’ idéologie féministe. Selon les dires du cinéaste américain aujourd’hui décédé Aaron Russo, Nick Rockefeller lui a fait des révélations sensationnelles, qu’il a relatées au journaliste américain Alex Jones : « Un soir, nous discutions chez moi et il s’ est mis à rire :  » À ton avis Aaron, c’ est quoi l’ émancipation de la femme ?  » À cette époque j’ avais des idées reçues, j’ ai dit qu’ elles pouvaient travailler, gagner le même salaire que nous, tout comme elles ont pu voter. Il s’ est mis à rire :  » Tu es un idiot.  » J’ai demandé :  » Pourquoi je suis un idiot ?  » Il m’ a rétorqué :  » Laisse-moi te dire ce que c’ est ; c’est nous, les Rockefeller, qui avons financé l’émancipation de la femme, c’est la Fondation Rockefeller qui en parlait aux journaux et à la télévision, pour deux raisons principales. Premièrement, avant on ne pouvait pas taxer une moitié de la population. Deuxièmement, maintenant on peut scolariser les enfants plus tôt, on peut influencer leur façon de penser, ce qui brisera leur famille, les gamins verront l’ État, l’ école, les responsables, comme leur famille, pas leurs parents.  » Ce sont les deux raisons principales de l’ émancipation féminine que je croyais jusque-là être une aventure noble. Quand j’ ai vu leurs motivations derrière sa création, j’ ai vu le mal derrière ce que je croyais être une noble aventure ».

Une méthode qui implique le renoncement aux honneurs du monde.

Évidemment, se résoudre à identifier sérieusement quelles sont les sources profondes du féminisme revient à emprunter un chemin sinueux et boueux. À tenir, pour le dire autrement, un discours qui peut paraître peu subtil en apparence, très politiquement incorrect. Quand on veut expliquer un phénomène historique ou social de manière rigoureuse, les conséquences fâcheuses représentent un risque qu’il faut assumer. Déjà, décevoir un public surpris de ne pas voir confirmée la doxa qu’il avait prise pour vérité. Celle-ci s’inscrit toujours en négatif des apparences. Ensuite, s’ exposer à des attaques d’ordres divers : médiatique, judiciaire et physique. Cela n’est pas forcément facile à vivre au quotidien. Rares sont les esprits clairvoyants qui ont l’intelligence d’exposer des thèses subversives urbi et orbi, à la ville et au monde. La grande difficulté qu’ils doivent affronter réside dans la capacité à tenir ces positions courageuses, à recourir à une force considérable pour persister. Oublier les mondanités, tirer un trait sur des amitiés précieuses, encaisser crachats, insultes, coups bas et agressions. Une « ciguë bénigne » qui précède la « ciguë létale ». Il faut être insensé, fou, suicidaire, pour être prêt à accepter cette souffrance née des persécutions. En tout cas, il faut être animé par une confiance aveugle dans le Verbe, le Logos rédempteur. Beaucoup considéreront qu’il est déraisonnable et inadmissible de présenter les choses ainsi. Que tout cela est irrationnel, pathologique. D’autres, moins nombreux, jugeront que notre propos relève au contraire d’une logique implacable, qui confirme largement leur vision propre de la réalité. Il suffit d’observer le dernier avatar du féminisme, les Femen, sponsorisées par le financier américain George Soros et dont la porte-parole Inna Shevchenko a déclaré qu’ elle serait prête à accepter des dons du diable si cela l’ aidait à développer sa cause, pour aboutir à la conviction ferme que le mouvement qui prétend libérer les femmes est bel et bien le produit de l’antinomisme sabbatéen.

Rémi Hugues

(1) Aux origines religieuses du judaïsme laïque. De la mystique aux Lumières, Paris, Calmann-Lévy, 2000, p. 195-6.

(2) Gershom Scholem, Sabbataï Tsevi. Le messie mystique, Paris, Verdier, 1983, p. 435.

(3) Patrick de Laubier, L’ eschatologie, Paris, P.U.F., 1998, p. 97.

(4) Jean-Robert Argomathe, L’ Antéchrist à l’ âge classique. Exégèse et politique, Paris, Fayard, 2005, p. 231.

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