Les origines mystiques du féminisme (2)

Par Farida Belghoul

Sabbataï Tsevi, le « Messie » féministe

Au XVIIème siècle, à l’Est du monde méditerranéen, au royaume de la Sublime Porte, au sein de l’ Empire ottoman, l’incommensurable passion d’un homme se dirigea vers le « sexe faible », dont il voulut rehausser la dignité. Il faut dire que sa communauté n’accordait pas une grande place aux femmes, tant dans la vie de tous les jours que durant les offices religieux. Cet homme était le fils d’ un commerçant aisé de Patras, localité se trouvant dans le Péloponnèse, qui s’était par la suite installé à Smyrne, ville de l’Ouest de la Turquie actuelle rebaptisée Izmir. Né en 1626, portant le nom de Sabbataï Tsevi, il fut le protagoniste de la plus grande fièvre messianique ayant ébranlé le peuple juif. Le mouvement messianique, qui s’ étendit du Maroc, de l’ Italie, de la Hollande et de la Pologne jusqu’ en Perse, au Kurdistan et au Yémen, et qui atteignit son point culminant en l’an de grâce 1666.

Gershom Scholem (1), auteur d’ un précieux ouvrage sur Sabbataï Tsevi, rapporte que « chansons satiriques à propos du messie couraient […] dans les rues » des grandes villes de Gershom Scholem. En effet, « les Turcs étaient tout à fait conscients des sentiments qui agitaient la population juive. […] L’ arrivée de Sabbataï était retardée à cause d’ une mer mauvaise et des tempêtes hivernales, l’attente devenait de plus en plus fébrile et les Juifs s’ interpellaient dans la rue en se demandant anxieusement : Est-il venu ?  » De même, les enfants turcs se moquaient des passants juifs en leur demandant :  » Gheldemi ?  » ( » Est-il venu ?  »)» Quand il arriva dans la capitale Constantinople, en 1658, la tension était à son comble. L’ agitation obligea le sultan Mehmet IV à faire arrêter Sabbataï Tsevi, qui dut choisir entre la conversion à l’ islam – l’ apostasie – ou la mort. Préférant la vie au martyre, il mourut dix ans plus tard dans les Balkans, en 1676, après avoir été longuement interné. Comme l’ atteste un document qui provient de l’un de ses partisans, Israël Hazan, sa conversion n’ était qu’ un leurre.

Dans un commentaire du Psaume 143, verset 10 (« Apprends-moi à faire Ta volonté, car Tu es mon Dieu, Ton esprit est bon »), ce dernier mentionna une prière qu’ il plaça dans la bouche du messie mystique : « Puisque je ne connais rien encore des lois de cette religion, il faut que je reçoive un enseignement… car tu es mon Dieu, toi, et nul autre. Ton esprit est bon, car cette nation [les Ismaélites] marche dans la folie, car ils se conduisent en insensés, enracinés en cet insensé [Mahomet], et quand ils se conduisent en insensés ils amènent sur eux-mêmes un esprit mauvais. Mais bien que je sois parmi eux, je ne suis pas de chez eux ; car Toi, Ô Dieu, Ton esprit est bon, mais leur esprit est mauvais ». Cette conversion feinte n’ était que « duplicité, […] devenue par la suite la marque distinctive du sabbataïsme. » Certains, suite à un jugement quelque peu hâtif, diraient que c’ est un trait caractéristique du judaïsme, or le verset 4 du chapitre 30 du Deutéronome prescrit la sincérité : « Car la parole est très proche de toi, en ta bouche, et en ton cœur, afin que tu la fasses. »

Inaugurant une forme nouvelle de marranisme, à l’ intérieur du monde islamique cette fois, le sabbataïsme se détachait pour autant également du judaïsme traditionnel, soumis à l’ autorité des rabbins. Sabbataï Tsevi entendait fonder une nouvelle loi.

La rupture la plus notable introduite par Sabbataï Tsevi fut le rapport aux femmes. Il manifesta à plusieurs reprises sa volonté de promouvoir l’égalité stricte entre les hommes et les femmes. À ses yeux, ses dernières devaient voir leur sort être totalement transformé. Un traitement de faveur leur était réservé par Sabbataï Tsevi. Il les plaçait au même rang que les hommes, ce qui impliquait que la mixité devait s’ imposer. Dans le cas, notamment, des réceptions, où tout le monde pouvait festoyer ensemble. « Des lettres d’ Italie, indique Scholem, rapportent qu’il bafoua toutes les règles de décence en offrant un banquet au cours duquel hommes et femmes dansèrent». Autre point crucial, pour lui les femmes ne devaient plus être reléguées au dernier rang lors des rituels. Scholem ajoute : « Un signe frappant et révélateur de la transformation messianique de l’ ancien ordre des choses et de la substitution d’ un judaïsme messianique au judaïsme traditionnel et imparfait, fut l’ innovation qu’ introduisait Sabbataï en appelant les femmes à la lecture de la Torah. Il est évident que Sabbataï envisageait un changement du statut de la femme.»

Sabbataï Tsevi pouvait-il se fonder sur autre chose qu’une intuition égotique ? Y a-t-il des écrits de la Torah, ou qui interprètent celle-ci, sur lesquelles il s’ appuyait et qui peut-être avaient pu l’inspirer ? En la matière, sa source favorite était un psaume. Peu surprenant pour un homme dont certains disaient qu’il était la réincarnation de l’ âme de David (et aussi de celle d’ Adam), illustre roi d’ Israël, mais aussi auteur de cette littérature très prisée même parmi les chrétiens. Ce psaume donnait de la substance théologique à sa prise de position iconoclaste, il affectionnait tout particulièrement le réciter aux femmes : « Des filles de roi figurent parmi tes favorites ; la reine se tient à ta droite, parée de l’ or d’ Ophir ». Le « messie mystique » aimait également leur promettre l’absolution de la faute originelle, autrement dit qu’ il allait « les délivrer de la malédiction d’ Ève :  » Malheur à vous, misérables femmes qui à cause du péché d’Ève devez enfanter dans la douleur, qui êtes assujetties à vos époux qui décident de tout ce que vous faites. Bénies soyez-vous car je suis venu vous rendre libres. »

Sabbataï Tsevi rêvait effectivement d’ une réforme radicale de la condition de la femme. […] Il commença à s’ opposer, ouvertement et délibérément, à la distribution traditionnelle des rôles dans le comportement des deux sexes. Scholem propose une analyse très éclairante de ce discours radicalement subversif à cette époque et dans ce milieu : « Ces paroles étaient bien révolutionnaires pour un Juif de Smyrne en l’ année 1665. […] Les écrits lourianiques mentionnent fréquemment la réparation du péché d’ Adam par le messie. Les premiers cabalistes présentaient le messie comme une réincarnation de l’ âme d’ Adam. En dépit de l’ existence de ces prémisses, Sabbataï semble avoir été le premier à tirer une conclusion dans le sens de l’ émancipation de la femme.

Rémi Hugues

A suivre…

(1) Gershom Scholem, « Sabbataï Tevi, le messie mystique », Paris, Verdier, 1983.

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