Conseil de discipline de Farida Belghoul : "ils n'en ont rien à foutre"

Par Roman Rodriguez

Isabelle Voltaire, professeur de mathématiques à la retraite, fut, de son temps, membre de la commission paritaire du rectorat de Créteil. Cette commission composée à égalité de membres de l’administration (rectorat) et d’élus du personnel sur listes syndicales ayant pour rôle de régler les questions de promotion et éventuellement de discipline des enseignants.

Athée, laïque, républicaine et de gauche, Isabelle Voltaire était présente aux côtés de Farida Belghoul pour la soutenir. Elle donne ici son point de vue sur la tenue du conseil de discipline convoqué par le rectorat de Versailles, mardi 15 janvier 2019, à l’encontre de Farida Belghoul.

 

Tu ne découvriras pas la nudité de ton père et de ta mère,

Tu ne découvriras pas la nudité de ta sœur, ni d’aucun de tes parents.

Lévitique, 18, 7-9

 

On sait – on devrait savoir – que c’est dans ces termes que la tradition énonce l’interdiction de l’inceste.

On sait – on devrait savoir – que Freud, héritier de cette tradition, explique que le tabou de l’inceste est le fondement de la loi du Père, et l’entrée de l’enfant dans la civilisation humaine.

Castus : séparé (d’où : chaste) éduqué, qui se conforme aux règles ou aux rites,

Incestus : celui qui n’est pas séparé, qui ne connaît pas la différence entre dedans et dehors, entre soi et le reste du monde, et qui donc ne peut comprendre l’idée de loi.

L’inceste est la négation de deux plans : la règle et le manque.

 

Adresse à la commission paritaire académique siégeant en formation disciplinaire, le 15 janvier 2019 à Versailles

De l’adresse à la parité syndicale : aux enseignants présents.

Vous étiez huit enseignants, contre onze personnels administratifs ; trois de vos camarades ont donc pris la responsabilité du forfait.

Vous n’aviez pas étudié le dossier traité ce jour.

Vous avez certes un peu murmuré devant le déni de date commis par la rectrice : elle prétendit que vous étiez convoqués à cette formation disciplinaire le jour même ! Affirmation en dépit du simple bon sens qui ne suscita à peine de votre part qu’un faible murmure.

Vous avez, un peu plus tard, en chiens de garde du régime, déclaré que la vidéo était inspirée de sites qualifiés d’extrême-droite, l’insulte habituelle proférée par le gouvernement et tous les medias aux ordres, parce que vous n’avez même pas remarqué combien cette insulte tombe à vide et fait ricaner tout le monde.

Elus du personnel, vous auriez dû vous informer des nouveautés juridiques (notamment la Question Prioritaire de Constitutionnalité soulevée par l’avocat de Farida Belghoul) pour savoir comment défendre au mieux les personnels.

Vous auriez dû savoir que la volonté du régime de modifier la loi portant statut de la Fonction Publique est une menace pour la liberté des citoyens. C’est seulement en fin de séance que vous avez paru enfin comprendre de quoi il s’agissait. Mais sans murmure ni remarque. Vous n’avez pas préparé le dossier, vous n’avez pas compris que la faute de droit persistante du Rectorat sur le prétendu devoir de réserve n’était pas une erreur de lecture, mais l’intention de détruire le droit. Vous ne comprenez pas en quoi consiste la défense des personnels.

La question en jeu : la personne convoquée devant ce conseil a-t-elle offensé l’institution et nui à l’intérêt public, ou n’est-ce pas plutôt le ministère, le gouvernement et ses séides, qui ont gravement offensé la morale publique ? Votre silence est la preuve que cette question ne vous a pas effleurés.

Nos collègues savent désormais à qui ils ne peuvent pas faire confiance.

Vous n’en avez rien à foutre.

De l’adresse à la parité administrative : aux personnels administratifs présents.

Présidée par Charline Avenel, rectrice depuis peu, nommée par le locataire de l’Elysée, non universitaire, non enseignante, étrangère au corps qu’elle préside, passant toute la séance devant son ordinateur, ici et ailleurs en même temps (!!), comme d’autres devant leur téléphone portable, dedans-dehors en même temps (incesti), offense à l’assemblée par cette présence en pointillé, mépris pour les présents et soumission aux absents dont sont attendus les ordres. Capable d’affirmer avec aplomb le déni de la simple logique physique de la transmission de l’information : le respect de la simple logique.

Elle n’en a rien à foutre.

La lectrice du texte d’accusation, mise sans doute à cet office non pas en dépit de mais parce qu’elle souffrait d’une extinction de voix, alors que d’autres eussent pu lire un texte que de toute façon personne n’avait pris la peine de parcourir avant. Les autres représentants de l’administration figurants muets, le sentiment qu’on leur a fait perdre leur après-midi, ce qui est certainement vrai parce que d’eux aussi le ministère se moque, et les méprise. Autorisés seulement à poser peut-être une question autorisée : surtout, ne pensez pas !

L’un des objets évoqué (et révoqué par les interventions de l’administration) est la loi de 1983 portant statut de la Fonction publique d’État : malgré les exhortations, malgré les félonies de certains actes de jurisprudence et les confusions avec d’autres devoirs, dans cette loi il n’y a pas de devoir de réserve, les fonctionnaires ont le droit de s’exprimer sur les contenus d’enseignement et sur les programmes qu’ils sont chargés d’enseigner :

pour la première raison que l’école publique est laïque : la séparation de l’Église et de l’État, et plus généralement des croyances privées et de l’État, fait que les enseignants ne sont pas tenus d’obéir à une doctrine politique qui ne serait qu’une croyance transitoire, qui ne serait pas l’expression stricte et rigoureuse de la raison et de la science ;

ensuite parce que la soumission à un devoir de réserve est auto-destructrice : si la liberté d’expression des enseignants et des fonctionnaires plus généralement est réduite à la répétition des ordres, sans examen, et que les citoyens le savent, nécessairement puisqu’ils sont censés connaître la loi, alors cette parole des enseignants est réduite à la nullité. Or, en tant qu’agents de l’État, ils doivent avoir autorité dans leur domaine, sinon c’est que l’État a renoncé à exister là.

Le gouvernement a l’intention de modifier la loi en introduisant le devoir de réserve. Cette intention, dont tout laisse craindre qu’elle soit suivie par le Parlement, est donc une auto-destruction  de l’État. Qui est, on le verra après, parfaitement cohérente avec la destruction de la loi et du droit.

La question de droit sur le statut de la Fonction publique et l’absence du prétendu devoir de réserve et le mensonge persistant de la rectrice ne semblaient pas perturber ces chefs d’établissement, et pour cause : depuis des lustres ils usent de ce mensonge pour effrayer les personnels, alors devant l’évidence du texte de loi et l’évidence de leurs mensonges ils ne s’émeuvent pas.

Ils savent, pour peu que leur curiosité aille au-delà de la presse mainstream, que le gouvernement va supprimer cette vétille d’article 28 et faire régner encore plus pesante la police de la pensée.

Ils n’en ont rien à foutre.

Ce dont il s’agissait là, sanctionner le cri d’alarme d’un professeur aux parents, contre les formes réglementaires de l’éducation sexuelle à l’école, qui offensent ce qu’Orwell appelait la common decency, qui offensent ce que la tradition laïque de notre pays recommandait par la lettre de Jules Ferry aux instituteurs :

« Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire. »

Il n’est pas indifférent de noter que d’autres professeurs ont critiqué violemment maints aspects des programmes et usages de l’Education nationale, sans être inquiétés.

Il n’est pas indifférent de noter que c’est précisément ici sur une question d’éducation sexuelle que le ministère transgresse la décence et la laïcité, et l’édifice de la logique et des lois.

Les interdits sexuels sont le fondement de la loi du Père.

Quand c’est le fondement du droit qui est miné par l’ignorance et/ou la mauvaise foi manifeste de l’administration, comme c’est l’intérêt de tout le monde qui est concerné, c’est très grave.

Comment fait-on disparaître la loi concrètement ?

On aura certainement remarqué l’informatisation forcenée de beaucoup de domaines de la vie publique : gestion des banques, des finances publiques, d’EDF, la SNCF, etc.

Toutes ces activités sociales sont jusqu’à maintenant réglementées par des textes que l’on trouvait depuis toujours sur le Journal Officiel, version papier puis informatisée. Tant que ces textes de référence sont accessibles et stables sur Legifrance, c’est-à-dire que le citoyen peut les lire, s’en souvenir, s’y référer (on ne peut trouver dans un moteur de recherche que les réponses aux questions qu’on se pose …).

Le glissement du droit écrit romain au droit coutumier anglo-saxon, imposé par les institutions européennes et le matraquage idéologique américain, est un des moyens de tout diluer dans de la mélasse, comme la disparition de l’enseignement de la grammaire, moyen terrible de nuisance de l’intelligence du peuple.

Mais on a inventé mieux.

Avec l’intelligence dite artificielle les opérateurs humains qui rechignent et grognent et demandent des justifications légales stables seront balayés et remplacés par un algorithme qui a l’avantage d’être modifiable en quelques secondes.

Qu’est-ce qu’une loi, au sens de notre civilisation basée sur le droit écrit romain ? un texte écrit d’une durée de validité suffisante pour entrer dans les usages, la mémoire populaire. Une durée suffisante pour que les entorses et violations de la loi soient facilement repérables par tout le monde, qui s’en indigne et se révolte. Image habituelle : la loi gravée dans le marbre. Moins immuable, la loi écrite sur du papier, dont les modifications demandent du temps (de discussion, impression, diffusion, et lecture). La destruction de milliers d’exemplaires d’un texte papier demande du temps et de l’énergie (voir Fahrenheit 451, et 1984). La modification ou destruction de la presque totalité des archives informatiques sur le Cloud prend quelques secondes.

Il n’y aura plus d’erreurs fortuites, mais des modifications contre lesquelles il n’y aura plus de recours légal, puisqu’il n’y aura plus de loi vérifiable.

L’informatisation complète permet très facilement de le programmer, et non pas à cause de « bugs », mais de façon parfaitement volontaire.

La plupart des citoyens ne sont pas encore conscients de ces dangers.

Alors, les séances de commission paritaire, les conseils, les élections, tout n’est que simulacre.

Ils en ont rien à foutre.

Isabelle Voltaire

2 commentaires sur “Conseil de discipline de Farida Belghoul : "ils n'en ont rien à foutre"”

  1. Tout à fait exact et très pertinent. Je suis bien d’accord avec tout ce qui est décrit ici et depuis des décennies que je m’en suis aperçu, depuis 1973 précisément. C’est dire. Mail manque la conclusion, le « verdict », prononcé comme à l’accoutumée sur du travail bâclé, basé sur de l’idéologie, illogique, anticontitutionnel, il est donc évident qu’il sera « dirigé » CONTRE après que ce « tribunal » partial donc illégitime aura baissé sa culotte sous les ordres de la police politique du pouvoir sectaire, totalitaire, dictatorial. Mais effectivement, la grande masse n’y voit que du feu et continue de « croire » à « sa » pseudo- « justice ». DINGUE ! Après 45 ans de mises en évidences…

    1. La conclusion arrivera dans le courant du mois de février car c’est le ministre de l’Education Nationale qui va choisir la sanction…

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