Mission impossible : grandir sans maman

Par Roman Rodriguez

La plupart des enfants placés dans les centres sociaux finissent mal leur vie tout simplement parce qu’ils ne l’ont pas commencée.

Violette aime Jean, Jean aime Violette, le lui dit, et Violette lui répond en le rouant de coups de pieds. Mathilde et Paul désirent un enfant. Mathilde tombe enceinte. Le couple est heureux, tout semble parfait. Trois mois plus tard, sans raison apparente, Mathilde ne veut plus de cet enfant. Pourquoi ?

Pourquoi est-il des êtres incapables de dire « je t’aime », incapables d’accepter l’amour de l’autre, incapables de donner la vie ? Où apprend-on à donner, à recevoir ? Pour comprendre l’importance constructrice fondamentale de l’amour, je suis allée durant plusieurs années à la rencontre des plus démunis : les enfants placés en centres sociaux.

En France, lorsque l’Etat juge les parents inaptes à élever leurs enfants ou bien lorsque les mères refusent de les garder sans pour autant les abandonner (c’est-à-dire sans signer la décharge qui rendrait ces enfants adoptables), l’Etat, par l’intermédiaire de l’Aide sociale à l’enfance, se charge de leur éducation jusqu’à leur majorité.

Aujourd’hui, ces centres de placement ne sont plus des bâtiments vétustes, les enfants n’y ont plus faim ni froid et ne sont plus livrés aux maltraitances de ceux qui les élèvent. En France, les Oliver Twist n’existent plus. Mais pourquoi alors la plupart de ces enfants « finissent-ils mal » ?

Maman ne veut pas de moi

Dans le couloir, arrivée deux heures à l’avance, bien habillée, bien coiffée, une femme attend, tourne en rond, part, revient, recommence à tourner en s’étreignant les mains. « Vous comprenez, mon fils, je le laisse ici pour qu’il ait la vie de château », me dit-elle. Je ne réponds pas. En effet, comme beaucoup de ces établissements, le centre est un château en pleine forêt, avec une roseraie, un verger et tout le confort. Un lieu comme à l’écart du monde.

Cette mère n’a pas vu son fils depuis deux ans. Cet enfant, elle l’a pourtant voulu comme les deux autres auxquels elle donne une éducation irréprochable. Mais celui-là… Celui-là, elle ne le supporte pas plus d’un week-end. Celui-là, elle n’a jamais pu s’en occuper, tout en étant incapable de l’abandonner pour toujours… Plusieurs fois elle a essayé. Elle a changé de numéro de téléphone, d’adresse, s’est fait mettre sur liste rouge et, durant de longs mois, à se rendre fou, son enfant a cherché à la joindre. Puis elle a rappelé, et aujourd’hui, la voilà.

« Maman ! Je vais voir maman… » : depuis plusieurs jours, l’enfant n’a plus que ces mots-là à la bouche. Le directeur, les éducateurs, les professeurs et les psychologues entrent dans la salle de réunion. L’enfant quémande de sa mère un regard ; la mère baisse les yeux. Le mal, l’« inexplicable » est déjà là. Les heures qui vont suivre, pendant lesquelles le sort du jeune garçon doit être décidé, n’en seront que l’illustration.
« Vous comprenez, je suis infirmière. Je travaille dur, parfois la nuit… Je n’ai pas assez de temps pour m’occuper de lui.
– Mais maman, je sais l’faire !
– Madame, votre fils a maintenant 13 ans. Il est parfaitement capable de s’occuper de lui !
– Même de t’aider, m’man. J’pourrais même emmener mes petits frères à l’école…
– Non ! Pas toi ! »

La mère éclate en sanglots. L’enfant supplie, se penche sur sa mère, pose la tête sur son épaule. Leurs larmes se mêlent. Puis la mère le repousse, malgré elle. « Pourquoi je ne veux pas de mon enfant ? » « Pourquoi maman ne veut pas de moi ? Pourquoi me rejette-t-elle ? » Tous deux pleurent en silence devant ce mur, inexplicable. L’enfant continuera donc de grandir au centre.

J’ai faim de bisous

Dans la salle de jeux, nous sommes une dizaine, assis en demi-cercle autour d’un carton rempli de marionnettes. Nous attendons Natacha. Agée de 6 ans, elle a été placée en internat thérapeutique. Natacha ne parle pratiquement pas. Elle communique uniquement grâce à ces marionnettes. La petite fille ne connaît pas la moitié d’entre nous. Pour elle, je suis une étrangère. Elle entre dans la pièce et, comme d’habitude, se recroqueville dans un coin. Son regard tombe dans le dedans d’elle-même. Quelqu’un lui apporte les marionnettes. Aussitôt, Natacha s’empare du loup. Le loup, ce sera elle. Elle, l’enfant méchante. Puis la fillette distribue les figurines. Devant moi, elle s’arrête. Il reste encore des marionnettes dans la caisse, mais Natacha ne m’en donne pas. Pourquoi ? La réponse est immédiate. Natacha brandit le loup et se jette sur moi pour me dévorer. Je commence le dialogue.

« Oh ! il a faim le loup ! » Avec une violence inouïe, Natacha active les mâchoires de la marionnette dans mon cou.
« Mais ça fait dix minutes qu’il me mange, le loup. Il ne peut plus avoir faim. » Natacha s’arrête, étonnée, attentive.
« Ah ! Je sais. Le loup, il ne me mange pas. Il m’embrasse. Il me fait des bisous dans le cou. Il a faim de bisous. C’est pour ça qu’il reste. N’est-ce pas, Natacha ? »

Ce jour-là, Natacha est montée sur mes genoux, a lové sa tête dans mon cou, à la place du loup, et est demeurée ainsi durant les trois quarts d’heure qui lui étaient impartis. Ensuite, elle est allée chercher mon manteau, m’en a attaché les boutons, a pris ma main et m’a dit : « Viens. » Natacha n’avait pas parlé depuis une semaine.

Source : psychologies.com

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