Alphonse de Lamartine était-il "un islamo-gauchiste" ?

Par Farida Belghoul

Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine fut un poète, écrivain, historien, et homme politique français né à Mâcon le 21 octobre 1790 et mort à Paris le 28 février 1869. Dans son livre intitulé Histoire de la Turquie, publié en 1984, il dresse le portrait politique et spirituel du Prophète de l’islam. Les identitaires diront-ils de Lamartine qu’il était islamo-gauchiste ?

Jamais homme ne se proposa volontairement ou involontairement un but plus sublime puisque ce but était surhumain : saper les superstitions interposées entre la créature et le Créateur, rendre Dieu à l’homme et l’homme à Dieu, restaurer l’idée rationnelle et sainte de la divinité dans ce chaos de dieux matériels et défigurés de l’idolâtrie.

Jamais homme n’accomplit en moins de temps une si immense et durable révolution dans le monde, puisque moins de deux siècles après sa prédication, l’Islamisme, prêché et armé, régnait sur les trois Arabies, conquérait à l’unité de Dieu, la Perse, le Korassan, la Transoxiane, l’Inde Occidentale, la Syrie, l’Égypte, l’Ethiopie, tout le continent connu de l’Afrique septentrionale, plusieurs îles de la Méditerranée, l’Espagne et une partie de la Gaule.

Si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens, l’immensité du résultat sont les trois mesures du génie de l’homme, qui osera comparer humainement un grand homme de l’histoire moderne à Mohammed ?

Les plus fameux n’ont remué que des armes, des lois, des empires ; ils n’ont fondé, quand ils ont fondé quelque chose,
que des puissances matérielles, écroulées souvent avant eux.

Celui-là a remué des armées, des législations, des empires, des peuples, des dynasties, des millions d’hommes sur un tiers du globe habité ; mais il a remué, de plus, des idées, des croyances, des âmes.

Il a fondé sur un livre dont chaque lettre est devenue loi, une nationalité spirituelle qui englobe des peuples de toutes les langues et de toutes les races, et il a imprimé pour caractère indélébile de cette nationalité musulmane la haine des faux dieux et la passion du Dieu un et immatériel.

Ce patriotisme, vengeur des profanations du ciel, fut la vertu des enfants de Mohammed.

L’idée de l’unité de Dieu, proclamée dans la lassitude des théogonies fabuleuses, avait elle-même une telle vertu, qu’en faisant explosion sur ses lèvres, elle incendia tous les vieux temples des idoles et alluma de ses lueurs un tiers du monde.

Cet homme était-il un imposteur ? Nous ne le pensons pas, après avoir étudié son histoire.
L’imposture est l’hypocrisie de la conviction. L’hypocrisie n’a pas la puissance de la conviction, comme le mensonge n’a jamais la puissance de la vérité. »

Si la force de la projection est, en mécanique, la mesure exacte de la force d’impulsion, l’action est de même, en histoire, la mesure de la force d’inspiration.

Une pensée qui porte si haut, si loin et si longtemps est une pensée forte ; pour être forte, il faut qu’elle ait été bien sincère et bien convaincue. Mais sa vie, son recueillement, ses blasphèmes héroïques contre les superstitions de son pays, son audace à affronter les fureurs des idolâtres, sa constance à les supporter quinze ans à la Mecque, son acceptation de scandale public et presque de victime parmi ses compatriotes, sa fuite enfin, sa prédication incessante, ses guerres inégales, sa confiance dans les succès, sa sécurité surhumaine dans les revers, sa longanimité dans la victoire, son ambition toute d’idée, nullement d’empire, sa prière sans fin, sa conversation mystique avec dieu, sa mort et son triomphe après le tombeau : plus qu’une imposture, une conviction.

Ce fut cette conviction qui lui donna la puissance de restaurer un dogme. Ce dogme était double, l’unité de dieu et l’immatérialité de Dieu, l’un disant ce que dieu est, l’autre disant ce qu’il n’est pas ; l’un renversant avec le sabre des dieux mensonges, l’autre inaugurant avec la parole une idée !

Philosophe, orateur, apôtre, législateur, guerrier, conquérant d’idées, restaurateur de dogmes, fondateur de vingt empires terrestres et d’un empire spirituel, voilà Mohammed.

À toute les échelles où l’on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand ?

Alfonse de Lamartine
Histoire de la Turquie, 1854

 

2 commentaires sur “Alphonse de Lamartine était-il "un islamo-gauchiste" ?”

  1. Voilà pourquoi la gauche déteste tant les Romantiques d’aujourd’hui : leur ardeur à rechercher « une » vérité leur fait parfois retrouver « La » Vérité, et comme leurs pères ils pourraient changer le cours d’une Histoire que le Nouvel Ordre Mondial croit écrire d’avance !

    Le Romantisme français, dont Lamartine est l’un des initiateurs, n’est pas morbide et maladif comme le romantisme allemand : par essence il est chrétien, et le malaise social qu’il décrit parfois chez ses héros n’est pas une folie, mais c’est au contraire la réaction naturelle d’un être sensible et sain devant l’horreur du monde.

    Le Romantisme est une réaction contre le matérialisme forcené de la société marchande, et je dis qu’il va renaître, maintenant que l’échec du matérialisme technicien est consommé.
    L’ancien romantisme était un coucher de soleil, c’était les derniers feux d’une civilisation qui reconnaissait l’Esprit, mais ces feux devaient pourtant disparaître dans la nuit : la Commune deux guerres mondiales et la Shoah sont passées par là…

    Le XXème siècle fut tout de ténèbres : il a voulu se construire contre Dieu !

    Mais on ne peut éternellement bâtir avec les briques du Néant : le genre humain a besoin de l’Esprit.
    Lamartine avait vu l’Esprit en Mohammed : singulière lucidité chez un homme qui s’est parfois aveuglé au point d’entrer en politique ! – mais cet homme politique-là était généreux, tendre sous ses allures hautaines, et il perdit le pouvoir parce qu’il ne voulait pas que troupe tire sur les ouvriers.

    Aujourd’hui l’Esprit nous appelle à une aurore nouvelle, un romantisme ascendant dont les héros seront les grands prophètes porteurs de vérités éternelles, et leurs émules d’aujourd’hui qui combinent des qualités paradoxales : notre Farida est un mélange explosif et singulier de fierté princière et d’humilité « chrétienne », d’affection et de combattivité obstinée… Même aux temps où elle doutait de toute Foi, elle ignorait que la dorce qui lui faisait défendre la dignité humaine était une foi ardente qui ne disait pasencore son nom.

    On a cru que le Romantisme avait renié Dieu, pour s’être penché sur l’Homme avec ses travers : en vérité ce fut un élan d’Amour, ardent mais trop pudique pour s’avouer toujours, pour la divinité que Dieu insuffla au cœur du genre humain pour que le genre humain aime et respecte Dieu en s’aimant et en se respectant lui-même.

    Lamartine est aussi le merveilleux poète du Lac, l’un des meilleurs professeurs que puisse trouver un apprenti écrivain :
    – « Ô Temps, suspends ton vol,
    Et vous, heures propices,
    Suspendez votre cours :
    Laissez-nous savourer les rapides délices
    Des plus beaux de nos jours… »

    Autant que la beauté des rythmes et des sonorités, ce qui est remarquable dans cette poésie, c’est sa manière de faire de l’harmonie même à partir d’une réflexion douloureuse sur la condition humaine : cela ressemble au sourire aimable que vous fait une personne en deuil qui ne veut pas vous accabler de sa souffrance.

    La maîtrise de la Langue est aussi une école de dignité personnelle : Farida l’enseigna aussi aux jeunes des quartiers populaires dans ce but, et ce n’est pas elle qui me contredira.

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